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samedi 17 novembre 2012

Grèves générales


Superbe geste technique



Nous assistons cet automne à un début d'épidémie de grèves générales dans l'Europe du Sud, le Grand Jour approcherait-il à grands pas? Voici quelques extraits de trois enthousiastes libertaires de la fin du XIXème siècle: l'auvergnat Jean Grave, le géographe Elisée Reclus, et le flamboyant Pierre Kropotkine.



Jean Grave




Jean Grave, La société mourante et l'anarchie (1893):
"Nous ne sommes pas de ceux qui prêchent les actes de violence, ni de ceux qui mangent du patron ou du capitaliste, comme jadis les bourgeois mangeaient du prêtre; ni de ceux qui excitent les individus a faire telle ou telle chose, a accomplir tel ou tel acte. Nous sommes persuadés que les individus ne font que ce qu'ils sont bien décidés par eux-mêmes à faire; nous croyons que les actes se prêchent par l'exemple et non par l'écrit ou le conseil; c'est pourquoi nous nous bornons à tirer les conséquences de chaque chose, afin que les individus choisissent d'eux-mêmes ce qu'ils veulent faire. Mais nous sommes convaincus aussi que les idées bien comprises doivent multiplier, dans leur marche ascendante, les actes de révolte."

Ce livre lui coûtera deux ans de prison.


Elisée Reclus



Elisée Reclus, L'évolution, la Révolution et l'idéal anarchique (1897), p.169 de l'édition de 1914:

" Certainement, les socialistes, devenus les maitres, procéderont et procèdent de la même manière que leurs devanciers républicains: les lois de l'histoire ne fléchiront point en leur faveur. Quand une fois ils auront la force, et même bien avant de la posséder, ils ne manqueront pas de s'en servir (..) par la destruction de tous les éléments hostiles. Le monde est plein de ces ambitieux naïfs vivant dans le chimérique espoir de transformer la société par une merveilleuse aptitude au commandement; puis, quand ils se trouvent promus au rang des chefs, ou du moins emboites dans le grand mécanisme des hautes fonctions publiques, ils comprennent que leur volonté isolée n'a guère de prise sur le seul pouvoir réel, le mouvement intime de l'opinion, et que leurs efforts risquent de se perdre dans l'indifférence et le mauvais vouloir qui les entoure. Que leur reste-t-il alors à faire, sinon d'évoluer autour du pouvoir, de suivre la routine gouvernementale, d'enrichir leur famille et de donner des places aux amis?"

Cela sonne étrangement d'actualité...

Pierre Kropotkine



Pierre Kropotkine, dans L'Anarchie, sa philosophie, son idéal (1896), prône l'association libre et l'entraide:

"L'homme vécut des milliers d'années avant que les premiers états se fussent constitués; (...) pour nous, Européens modernes, les Etats ne datent que du seizième siècle. Ce n'est qu'alors que la défaite des communes libres fut achevée, et que parvint à se constituer cette assurance mutuelle antre l'autorité militaire, judiciaire, seigneuriale et capitaliste, qui a pour nom "Etat". Ce n'est qu'au seizième siècle qu'un coup mortel fut porté aux idées d'indépendance locale, d'union et d'organisation libre, de fédération à tous les degrés, entre des groupes souverains, possédant toutes les fonctions, aujourd'hui accaparées par l'Etat. (...) Aujourd'hui seulement, depuis vingt ans à peine, nous commençons à reconquérir, par la lutte, par la révolte, quelques amorces du droit d'association, qui fut librement pratique par les artisans et les cultivateurs du sol à travers tout le moyen-âge. (...) Partout ces sociétés empiètent déjà sur les fonctions de l'Etat et cherche à substituer l'action libre des volontaires à celle de l'Etat centralisé. (...) On nous dit que quand nous demandons l'abolition de l'Etat et de tous ses organes, nous rêvons d'une société, composée d'hommes meilleurs qu'ils ne le sont en réalité. - Non, mille fois non! Tout ce que nous demandons, c'est qu'on ne rende pas les hommes pires qu'ils le sont, par de pareilles institutions!"


Nos vacances dans les Cyclades














dimanche 7 octobre 2012

Marcuse, Culture et société






Pour changer, le chalet s'aventure aujourd'hui dans de redoutables sables mouvants: la lecture de quelques pages de Marcuse, philosophe avec lequel la génération de mai 68 s'est trouvé beaucoup d'affinités. Au détour d'une échoppe de bouquiniste, nous sommes tombés cette semaine sur Culture et société, publié aux Editions de Minuit en 1970. Il s'agit d'un recueil d'essais écrits par Marcuse, des années 1930 à 1968:

                  - Les fondements philosophiques du concept économique de travail (1933)
                  - La lutte contre le libéralisme dans la conception totalitaire de l'Etat (1934)
                  - Réflexion sur le caractère affirmatif de la culture (1937)
                  - La philosophie et la théorie critique (1937)
                  - Contribution à la critique de l'hédonisme (1938)
                  - L'existentialisme (1948)
                  - Le vieillissement de la psychanalyse (1963)
                  - Industrialisation et capitalisme chez Max Weber (1964)
                  - L'éthique et la révolution (1964)
                  - Remarques à propos d'une redéfinition de la culture (1965)
                  - Liberté et théorie des pulsions (1968)
                  - La notion de progrès a la lumière de la psychanalyse (1968)



Mai 68, affiche.


C'est le premier essai qui a plus particulièrement attiré notre attention. Qui ne s'est jamais posé la question du sens de son travail et du travail en général? Bien incapable ne serait-ce que d'esquisser une critique de cet essai, nous nous bornerons à citer le passage qui nous a le plus marqué, page 46.

 "C'est seulement dans le travail et à partir du moment où il travaille que l'homme, en tant qu'il est historique, devient réel, qu'il accède à un état déterminé dans l'histoire. L'individu qui est devant sa machine, qui extrait du charbon, qui sert les clients derrière son comptoir, qui est intégré dans un appareil bureaucratique, qui enseigne, est sorti de la sphère prive du soi et a pris sa place dans un monde environnant déjà subdivisé, articulé, façonné, divisé en plusieurs états, professions, classes, etc. C'est seulement parce que le travail se trouve dans une situation qui lui pré-existe que l'individu est enraciné à une place qui n'a pas sa pareille dans le monde historique et de son mouvement et qui conditionne la possibilité de son existence, de l'acceptation, et de la modification de sa situation. Avant le travail et en dehors de lui, autrement dit avant la pratique au service de la production et de la reproduction et en dehors d'elle, l'existence humaine a peut-être beaucoup de possibilités mais elle ne peut en réaliser un seule; par le travail, en revanche, elle s'est donné un éventail déterminé de possibilités: elle a acquis une permanence historique."

Reiser prophète



L'essai "Remarques à propos d'une redéfinition de la culture", reprend quant à lui un des grands thèmes de Marcuse: l'asservissement sournois de l'humanité par la société de consommation.

Yoyogi Village, un mall culturel à Tokyo.
"L'absorption administrative de la culture par la civilisation est le résultat de la direction actuelle du progrès scientifique et technique, de la soumission croissante des hommes et de la nature à des forces qui organisent cette soumission et qui utilisent l'élévation du niveau de vie pour fixer et éterniser leur mode de lutte pour l'existence.
(...) Education à l'indépendance intellectuelle et personnelle, - on a l'impression qu'il s'agit d'un but universellement reconnu. En réalité, il s'agit d'un programme qui n'est que trop subversif et qui inclut la violation de quelques-uns des tabous démocratiques les plus puissants. Car la culture démocratique en vigueur favorise l'hétéronomie sous le masque de l'autonomie, entrave l'épanouissement des besoins en faisant mine de les promouvoir et restreint la pensée et l'expérience sous les prétextes de les élargir et les étendre à l'infini. La majorité des hommes jouissent d'une large liberté d'action quand il s'agit d'acheter ou de vendre, de chercher ou de choisir un travail; ils peuvent exprimer leur opinion et sont libres de leurs mouvements, mais leurs opinions ne transcendent à aucun moment le système social établi, qui détermine leurs besoins, leurs choix et leurs positions. La liberté elle-même agit comme un moyen de mise au pas et de limitation."


Jusqu'à quel pourcentage de chômeurs la "sociéte établie" pourra-t-elle se perpétuer sans grand bouleversement? L'Espagne ou la Grèce risquent d'en faire l'expérience les premiers.


En même temps, tant qu'on peut choisir son gâteau....


Pour aller plus loin on peut citer deux ouvrages majeurs de Marcuse: Eros et civilisation (1955) et L'homme uni-dimensionnel (1964). 

Enfin, pour se replonger dans les préoccupations des étudiants de l'époque, le recueil suivant nous parait des plus interessants:,La fin de l'utopie (1968) — Compte-rendu des débats organisés par le Comité des étudiants de l'Université libre de Berlin-ouest du 10 au 13 juillet 1967.




















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